Archive pour novembre 2010
Depuis l’origine de Wikimanche, la question de sa complémentarité avec Wikipédia me taraude.
Wikipédien depuis 2 ans et demi quand l’encyclopédie manchoise est née, j’y ai vu l’avantage d’aller plus loin dans l’exploration du département, face aux règles d’éditions de sa grande sœur, qui demande aux sujets traités une reconnaissance nationale.
Pourtant progressivement, Wikipédia élargit ses critères, et un article sur un sujet local a des chances d’être conservé pourvu qu’il ait été l’objet d’articles ou d’ouvrages. Or cette exigence de préciser les sources des articles, Wikimanche se l’est rapidement imposé, à raison je pense. Aussi, de plus en plus, Wikimanche et Wikipédia vont avoir la même limite à leur potentiel, l’existence des sources publiées pour décrire un sujet, et donc les mêmes articles acceptables.
L’autre avantage de Wikimanche est de former un ensemble thématique cohérent. De par la spécialisation thématique territoriale, les 6300 articles forment un corpus encore incomplet mais solide, permettant de se renvoyer les uns vers les autres, liant biographies et articles transversaux, et de créer du sens par cette organisation éditoriale. Or depuis peu, comme beaucoup de départements avant elle, la Manche dispose d’un portail propre sur Wikipédia, sur lequel sont croisés les personnalités marquantes, les faits historiques, les lieux majeurs.
Wikimanche perd donc une grande partie de son originalité en termes de contenu, à force que Wikipédia poursuit sa croissance. Aussi, parce que plus que d’autres wiki de territoire, l’encyclopédie libre manchoise est proche de l’encyclopédie libre mondiale : même objectifs de diffusion du savoir, même traitement des connaissances, même organisation des informations, même partage libre des contenus.
Il y a donc des allers retours d’articles entre les 2. Mais on ne pourrait se satisfaire d’un wikiterritorial antichambre de Wikipédia. Combien d’articles sont exclusifs à Wikimanche ? 1/3 ? Est-ce suffisant ? Même si on ne l’a jamais rejeté, on ne parvient pas à produire des témoignages sur Wikimanche, et on se méfie des articles dont le discours s’écarte trop du style neutre de l’encyclopédie.
La différence se fait donc à la marge, sur des personnalités secondaires qu’affectionnent le Dictionnaire des personnalités remarquables de la Manche, sur des ruisseaux côtiers, sur les conseillers généraux du XIXe siècle, sur des zooms thématiques vu par la lorgnette de la Manche comme le Canada et la Manche ou le loup, ou sur des anecdotes historiques comme Chaplin à Cherbourg. La différence doit pouvoir s’exprimer en accueillant des recherches inédites difficilement intégrées à Wikipédia et dont la proximité territoriale permet un encadrement plus aisé. La différence peut se jouer sur la fiabilité, l’ensemble plus restreint étant plus facilement vérifiable que ces mêmes articles dans l’océan de Wikipédia. La différence réside dans la proximité, de médiation et de savoir, qu’induit la thématique locale, face à un site mondial qui peut apparaître plus lointain, plus nébuleux. La différence peut alors se jouer sur l’exploitation et l’appropriation réelle de cet outil local par les habitants et les acteurs, par son territoire, à l’image des animations et projets pédagogiques alimentant la formation à une e-citoyenneté active, à l’image des applications permettant une réalité augmentée dans un cadre touristique, à l’image des institutions qui rendraient visible l’immatériel par la valorisation de leurs fonds sur ce bout de Manche dématérialisée. Une inclusion plus forte, plus active, de l’encyclopédie dans son environnement qui donne un autre sens aux contributions.
Wikimanche restera toujours à l’ombre de sa grande sœur, il faut donc parvenir à faire non pas autre chose qu’une base de savoir collectif libre et fiable, mais autrement, avec d’autres contenu, d’autres usages, et donc pour y parvenir, avec d’autres contributeurs…
On a déjà traité ici du pourquoi contribuer à un wiki-territorial : entre autres, pour revendiquer son appartenance. Mais alors, pourquoi créer un wiki-territorial ?
Parler. Récolter. Partager. Voilà probablement 3 mots clés d’une aventure telle que Wikimanche. Une encyclopédie en ligne, collaborative, a d’abord pour but de faire participer le plus grand nombre, pour parler de ce territoire. Ainsi, se récolte sur le site une matière extraordinaire, issue des témoignages, de recherches, de synthèses, de croisements. Une médiathèque thématique. Ce stockage n’a alors de sens que s’il est ouvert au plus grand nombre. Il me semble à ce titre contre-productif de bloquer à l’écriture les IP par défaut comme sur beaucoup de wiki de territoire, car même minime, on crée une barrière à l’entrée. De même il faut se méfier de l’excès de conformisme qui, à force de normes d’édition et de modèles techniques, recrée un monde d’entre-soi, d’entre ceux qui savent naviguer entre les règles tels les marins entre les rochers qui affleurent.
L’objet d’un wiki de territoire n’est pas la sauvegarde, mais la valorisation, non pas la conservation mais l’exposition. Tout l’enjeu de cette récolte est qu’elle s’enrichit de l’apport de tous, que l’intelligence collective, pour plagier Lévy (Pierre, pas Marc), soit plus riche que le savoir de chacun, que tout le monde peut apporter sa pierre à l’édifice même s’il se croit ignorant, de la recherche en bibliothèque à la correction d’un accent oublié, de la création d’un modèle à la pédagogie in vivo, de l’apport d’un article à l’import d’une photo…
L’objet final n’est pas seulement ludique, malgré le plaisir pris, on l’espère, par les contributeurs. Pour les institutions à l’origine, concentrer les savoirs sur la Manche a comme but, consciemment ou non, de légitimer cette entité territoriale. En adoptant ces frontières pour aborder l’histoire, la géographie, la culture, les notables, on les fait exister au delà de la création administrative, imposée il y a 220 ans, mais toujours pas totalement digérée. Pour autant, il ne faut pas croire que regarder le monde par le petit bout de la lorgnette, c’est s’enfermer dans ce territoire. Au contraire, il s’agit de s’ouvrir au monde en étant clair sur la situation d’où on le regarde. Pas plus qu’on n’aspire a priori à l’émergence d’une identité départementale manchote qui resterait… boiteuse, évidemment !
