Archive pour la catégorie ‘Réflexions’

Récit d’un maître-verrier et de la valorisation de son travail

Vitrail de léglise de Sainte-Mère-Église

Vitrail de l'église de Sainte-Mère-Église

Dans le département de la Manche, on peut trouver un merveilleux patrimoine religieux, en particulier les églises et leurs vitraux.  Ce fut lors d’une visite dans l’église de Hauteville/Mer, que le président de l’association Wikimanche s’intéressa de plus près aux vitraux qui ornent les ouvertures de l’édifice. Renseignements pris auprès d’une paroissienne, qui, au passage, a permis la constitution de l’article consacré à cette église, il s’agissait désormais d’en savoir un peu plus sur le maître-verrier ayant réalisé les vitraux.

Ces derniers sont l’oeuvre de Gabriel Loire de Chartres, dont on peut retrouver de très nombreuses réalisations à travers le monde. Il a notamment réalisé un important travail pour la Manche. Il ouvre à Chartres un atelier en 1946 pour la réalisation de vitraux. Dans le contexte de reconstruction de l’après-guerre, cet atelier prend son plein essor.

Ce maître verrier étant décédé en 2006, il n’apparaissait donc pas possible de valoriser les reproductions de son travail sous un format libre de droits sans l’aval de son ayant-droit. Cependant, cet art s’est transmis de père en fils et c’est aujourd’hui Jacques Loire qui a repris le flambeau. Contact pris auprès de ce dernier, il nous a permis de publier des reproductions des oeuvres de son père jugeant nécessaire la valorisation de ce patrimoine et une partie de l’oeuvre de sont père. Echange de bons procédés, Jacques Loire pourra ainsi exploiter cette collection de reproductions pour sa propre activité et pour son propre souvenir.

Cet exemple démontre l’importance du travail d’investigation des contributeurs de Wikimanche. Ce travail doit permettre de regrouper un maximum d’informations pour les recouper et, ainsi, constituer des article à la fois complets et objectifs. Les droits d’auteurs constituent parfois un frein pour une libre diffusion du savoir, mais preuve en est qu’il est possible de trouver des solutions en mettant sa curiosité et un peu de son temps au service de cette cause. La recherche d’informations constitue une opportunité pour favoriser la création de liens entre les individus.

Enfin, (comme il est toujours important de prêcher pour sa paroisse), lors de vos prochaines visites dans les églises de la Manche, n’hésitez pas à vous saisir de votre téléphone et à utiliser l’application Wikitude pour découvrir le patrimoine qui vous entoure.

Le titre est péremptoire et prétentieux, j’avoue. Mais il ne me semble pas faux. En soufflant ses 4 printemps en avril, Wikimanche a dépassé les 7000 articles. Ces 150 nouveaux articles par mois en moyenne, ce sont 601 communes actuelles et les dizaines d’autres disparues. Ce sont 2200 biographies de Manchois, de naissance ou de circonstances. Ce sont presque au complet les conseillers généraux qui se sont succédés depuis 1833. Ce sont les monuments historiques du département. Ce sont les événements politiques ou sportifs, les faits divers, les documents d’archives. Ce sont 1500 images sous licences libres, dont une centaine de cartes anciennes.

L’un des premiers succès est donc d’avoir démarré sur les chapeaux de roue. Rapidement, Wikimanche a disposé d’articles sur les sujets essentiels. Aujourd’hui, si les articles généraux (présentation générale du département, géographie, politique, économie…) reste à peaufiner, ils sont solidement construits. Avec un poids médian pour les articles de 1600 octects, on s’aperçoit que s’ils sont loin d’être majoritairement complets, leur nombre n’est pas gonflé par des ébauches multiples de 2 lignes.

Cette diversité de sujets montre aussi, au moins partiellement, que la réussite est qualitative. Pouvoir passer de la biographie de Léon Jozeau Marigné, à un vol à l’église de Cambernon au XIXe siècle, de l’architecture bétonné du mur de l’Atlantique à la nidification des cigognes dans les Marais, du séjour mouvementé de Victor Hugo à Barfleur à l’évocation inspirée du Mont par Maupassant, on trouve tout à la Samaritaine provinciale et numérique qu’est devenu Wikimanche. Le projet est parvenu à faire venir, temporairement ou fidèlement, des professionnels de linguistique, des amateurs de généalogie, des spécialistes d’histoire, des passionnés de photographie, des lycéens intéressés par leur territoire, des curieux de tout…

Le corolaire de cette diversité est probablement l’échelon territorial. De nombreux wikiterritoriaux existent désormais en France, avec diverses destinées. Mais si Wikimanche peut aujourd’hui se vanter d’être le premier de France en terme de poids, c’est qu’il faut croire que le département, pourtant restreint en terme de taille, est une bonne échelle. Ni trop grand, comme peu l’être une région, dont on peine encore aujourd’hui à identifier une unité géoculturelle. Ni trop petit comme une commune ou un pays dont l’audience et le nombre de contributeurs potentiels sont faibles. Ainsi, le département permet à la fois de se concentrer sur un micro territoire (commune voir hameau), tout en le liant à d’autres par une histoire collective longue et ainsi élargir les tenants et aboutissants de ces « micros »-sujets. Le département est aussi un bon échelon à l’aulne des sources, les diocèses puis les départements offrant un territoire stable à travers les siècles, adopté par de nombreux ouvrages, et ayant fait émerger de nombreuses sociétés savantes, comités d’histoire, éditeurs locaux, ce qui permet sans trop de difficulté d’alimenter une encyclopédie.

Cette contrainte géographique n’a pas signifié non plus un repli identitaire. Malgré un portage institutionnel de Wikimanche sur les fonts baptismaux, il n’a jamais été question, par modestie normande, peut-être, de vanter la magnificence des paysages de la Baie des Veys et de glorifier Tocqueville comme le plus grand penseur politique de tous les temps sous prétexte qu’il a présidé le département. Adopter un angle de lecture, celui de la Manche, ne rétrécit pas le champ de vision, il n’empêche pas de regarder la Guerre d’Algérie ou le Canada. Simplement, cela change le regard afin de voir autre chose ou autrement.

Ce qui n’est pas négligeable c’est aussi que ce succès quantitatif, n’a sacrifié ni la qualité ni davantage la rigueur. Après quelques semaines, le principe de mettre sous licence libre a été adopté et, malgré la lourdeur que cela impose, a toujours été conservé. Il en va de même pour le respect des droits d’auteurs, qui a été dès l’origine traqué. Et même si sa copie est permise, on a cherché à éviter de n’être qu’un miroir des articles, pourtant souvent tentant, de Wikipedia. Au contraire, aujourd’hui, du fait de la tendance hégémonique naturelle de l’encyclopédie libre (plus de sujets, plus de notoriété, plus de contributeurs), je constate de plus en plus de copies sur Wikipédia depuis Wikimanche.

Soyons honnêtes, dans ce succès il y a un grande part de chance. Celle d’avoir su constituer autour d’un projet quelques internautes fidèles, prêts à consacrer un temps presque infini à écrire, corriger, modérer. Une part d’inconnu, l’alchimie étant par essence plus magique que scientifique.

Pour autant, la chance se travaille. Le fait d’avoir dès l’origine une structure qui porte le projet a eu un poids essentiel. L’association a offert une structure légale référente pour réunir les bonnes volontés. En son sein, la discrétion du Conseil général et de Manche numérique, qui ont voulu au départ laisser une communauté construire son projet Wikimanche sans pré-formatage politique, technique ou esthétique, et ne sont pas intervenus dans le rédactionnel, a offert une appropriation considérable, une capacité de modelage au gré des désirs des premiers contributeurs bénévoles.

Par les moyens mis en œuvre (financier, technique, humain), Manche numérique a permis de « contribuer en liberté ». Le partenariat avec Eurocibles a amorcé la création d’un millier d’articles biographiques, la collaboration avec les EPN a amené une logique de contributions locales, le projet dans les lycées ont initié des contributeurs potentiels. Et si le lancement de la géolocalisation via l’application Wikitude n’a pas pour l’heure apportée directement du contenu, elle offre une visibilité nouvelle aux articles, en lien direct avec un territoire consubstantiel à Wikimanche. La prospective, les partenariats, la communication, le développement, et l’émulation impulsés par Manche numérique, permettent d’asseoir Wikimanche dans un paysage local, d’ouvrir la communauté aux apports nouveaux, de penser au-delà de l’écran, et donc de ne pas rester dans un groupe figé avec un projet unique. Et l’on peut espérer que ce travail de fourmis, d’entrisme institutionnel, permettra bientôt de monter des partenariats avec des structures liées à la mémoire et au patrimoine, qui cette fois enrichiront pleinement Wikimanche.

Les échecs existent. Notamment celui de n’avoir pas réussi, malgré une intégration originelle comme membres de droit, à mobiliser tous les médias locaux. Même si France Bleu Cotentin me contredit en ouvrant régulièrement son antenne, peut-être que les médias, acteurs de l’actualité, étaient un mauvais choix initial pour un projet finalement plus lié à la mémoire, à la culture, à la recherche. Bâtir le projet autour d’institutions patrimoniales ou d’associations culturels aurait probablement mieux collé à l’ambition de Wikimanche, et l’aurait mieux inscrit dans un réseau constitué. Mais cela aurait pu aussi le formater en amont, ou l’orienter vers d’autres choix éditoriaux, alors ne regrettons rien, tentons de corriger.

Découlant peut-être de cela, un manque de crédibilité. Écrit par des bénévoles anonymes, Wikimanche doit convaincre, s’appuyer sur l’exemple wikipédien tout en s’en différenciant, écouter, comprendre, expliquer. Convaincre aussi d’utiliser une licence libre, d’abandonner la maîtrise totale de ses productions pour mieux diffuser le savoir. On ne parvient pas encore a créer de réelles synergies autour de la numérisation du savoir ou du patrimoine dans la région, chacun y réfléchissant de son côté sans regarder ce qui peut être compléter ailleurs. Dès lors, le contributeur, pour peu qu’il n’ait pas accès à une bibliothèque normande fournie, se retrouve avec comme ressource disponibles, les nombreux ouvrages numérisée du XIXe siècle, pour le meilleur et parfois pour le pire.

Enfin, si la fréquentation est bonne (autour de 900 visiteurs uniques quotidiens), le nombre de contributeurs laisse un goût d’insatisfaction chez celui qui est passionné par le projet qu’il voudrait universel au niveau du département. J’espère que nous, wikimanchots récurrents, par effet de groupe, n’en sommes pas à l’origine, qu’on n’accueille pas trop mal les bonnes volontés maladroites. Mais comme pour les autres wikis a priori, l’acte de passer de l’autre côté de la barrière, de devenir acteur et non seulement lecteur, n’est pas une évidence. C’est pourtant à long terme ce qui me paraît, personnellement, essentiel pour ce type de projet : modifier le rapport à la technologie et aux médias, passer de la consommation à la maîtrise. Et mieux, pas seulement dans son coin, sur un blog ou à travers des tweets, mais en collaboration, ensemble, tour de Babel moderne peut-être, mais ô combien enrichissant. Cette tâche-là se traduit à la fois par un travail de communication, pour rendre encore plus visible et désirable Wikimanche, expliquer que l’on peut lire mais aussi modifier l’ensemble du contenu, et par un travail de médiation, en allant au contact des Manchois, dans les EPN, les associations, les lycées, à l’occasion de manifestations culturelles. Mais ce travail de pédagogie et de médiation demande plus que 4 ans, pour aller au contact des curieux qui s’ignorent ou qui se cachent. Alors rendez-vous pour les 10 ans !

Haguard du Nord

Depuis l’origine de Wikimanche, la question de sa complémentarité avec Wikipédia me taraude.

Wikipédien depuis 2 ans et demi quand l’encyclopédie manchoise est née, j’y ai vu l’avantage d’aller plus loin dans l’exploration du département, face aux règles d’éditions de sa grande sœur, qui demande aux sujets traités une reconnaissance nationale.

Pourtant progressivement, Wikipédia élargit ses critères, et un article sur un sujet local a des chances d’être conservé pourvu qu’il ait été l’objet d’articles ou d’ouvrages. Or cette exigence de préciser les sources des articles, Wikimanche se l’est rapidement imposé, à raison je pense. Aussi, de plus en plus, Wikimanche et Wikipédia vont avoir la même limite à leur potentiel, l’existence des sources publiées pour décrire un sujet, et donc les mêmes articles acceptables.

L’autre avantage de Wikimanche est de former un ensemble thématique cohérent. De par la spécialisation thématique territoriale, les 6300 articles forment un corpus encore incomplet mais solide, permettant de se renvoyer les uns vers les autres, liant biographies et articles transversaux, et de créer du sens par cette organisation éditoriale. Or depuis peu, comme beaucoup de départements avant elle, la Manche dispose d’un portail propre sur Wikipédia, sur lequel sont croisés les personnalités marquantes, les faits historiques, les lieux majeurs.

Wikimanche perd donc une grande partie de son originalité en termes de contenu, à force que Wikipédia poursuit sa croissance. Aussi, parce que plus que d’autres wiki de territoire, l’encyclopédie libre manchoise est proche de l’encyclopédie libre mondiale : même objectifs de diffusion du savoir, même traitement des connaissances, même organisation des informations, même partage libre des contenus.

Il y a donc des allers retours d’articles entre les 2. Mais on ne pourrait se satisfaire d’un wikiterritorial antichambre de Wikipédia. Combien d’articles sont exclusifs à Wikimanche ? 1/3 ? Est-ce suffisant ? Même si on ne l’a jamais rejeté, on ne parvient pas à produire des témoignages sur Wikimanche, et on se méfie des articles dont le discours s’écarte trop du style neutre de l’encyclopédie.

La différence se fait donc à la marge, sur des personnalités secondaires qu’affectionnent le Dictionnaire des personnalités remarquables de la Manche, sur des ruisseaux côtiers, sur les conseillers généraux du XIXe siècle, sur des zooms thématiques vu par la lorgnette de la Manche comme le Canada et la Manche ou le loup, ou sur des anecdotes historiques comme Chaplin à Cherbourg. La différence doit pouvoir s’exprimer en accueillant des recherches inédites difficilement intégrées à Wikipédia et dont la proximité territoriale permet un encadrement plus aisé. La différence peut se jouer sur la fiabilité, l’ensemble plus restreint étant plus facilement vérifiable que ces mêmes articles dans l’océan de Wikipédia. La différence réside dans la proximité, de médiation et de savoir, qu’induit la thématique locale, face à un site mondial qui peut apparaître plus lointain, plus nébuleux. La différence  peut alors se jouer sur l’exploitation et l’appropriation réelle de cet outil local par les habitants et les acteurs, par son territoire, à l’image des animations et projets pédagogiques alimentant la formation à une e-citoyenneté active, à l’image des  applications permettant une réalité augmentée dans un cadre touristique, à l’image des institutions qui rendraient visible l’immatériel par la valorisation de leurs fonds sur ce bout de Manche dématérialisée. Une inclusion plus forte, plus active, de l’encyclopédie dans son environnement qui donne un autre sens aux contributions. 

Wikimanche restera toujours à l’ombre de sa grande sœur, il faut donc parvenir à faire non pas autre chose qu’une base de savoir collectif libre et fiable, mais autrement, avec d’autres contenu, d’autres usages, et donc pour y parvenir, avec d’autres contributeurs…

On a déjà traité ici du pourquoi contribuer à un wiki-territorial : entre autres, pour revendiquer son appartenance. Mais alors, pourquoi créer un wiki-territorial ?

Parler. Récolter. Partager. Voilà probablement 3 mots clés d’une aventure telle que Wikimanche. Une encyclopédie en ligne, collaborative, a d’abord pour but de faire participer le plus grand nombre, pour parler de ce territoire. Ainsi, se récolte sur le site une matière extraordinaire, issue des témoignages, de recherches, de synthèses, de croisements. Une médiathèque thématique. Ce stockage n’a alors de sens que s’il est ouvert au plus grand nombre. Il me semble à ce titre contre-productif de bloquer à l’écriture les IP par défaut comme sur beaucoup de wiki de territoire, car même minime, on crée une barrière à l’entrée. De même il faut se méfier de l’excès de conformisme qui, à force de normes d’édition et de modèles techniques, recrée un monde d’entre-soi, d’entre ceux qui savent naviguer entre les règles tels les marins entre les rochers qui affleurent.

L’objet d’un wiki de territoire n’est pas la sauvegarde, mais la valorisation, non pas la conservation mais l’exposition. Tout l’enjeu de cette récolte est qu’elle s’enrichit de l’apport de tous, que l’intelligence collective, pour plagier Lévy (Pierre, pas Marc), soit plus riche que le savoir de chacun, que tout le monde peut apporter sa pierre à l’édifice même s’il se croit ignorant, de la recherche en bibliothèque à la correction d’un accent oublié, de la création d’un modèle à la pédagogie in vivo, de l’apport d’un article à l’import d’une photo…

L’objet final n’est pas seulement ludique, malgré le plaisir pris, on l’espère, par les contributeurs. Pour les institutions à l’origine, concentrer les savoirs sur la Manche a comme but, consciemment ou non, de légitimer cette entité territoriale. En adoptant ces frontières pour aborder l’histoire, la géographie, la culture, les notables, on les fait exister au delà de la création administrative, imposée il y a 220 ans, mais toujours pas totalement digérée. Pour autant, il ne faut pas croire que regarder le monde par le petit bout de la lorgnette, c’est s’enfermer dans ce territoire. Au contraire, il s’agit de s’ouvrir au monde en étant clair sur la situation d’où on le regarde. Pas plus qu’on n’aspire a priori à l’émergence d’une identité départementale manchote qui resterait… boiteuse, évidemment !